Antoine Grulier

 
 

Antoine Grulier pour KENZO, 2016-2017.

 

Le moins un degré

À voir de manière superficielle, l’affaire paraît entendue. La goguenardise qui affleure et corrompt, peut-être, jusqu’à la parodie… Le kitsch couleur dragée qui enveloppe, transperce et ouate les portraits… Ici, des poireaux phalliques, là, une scatologie grinçante, et au fond, une matrice de références qui propulse chaque fois une note aux teintes moutarde, entre MTV et South Park… Le chill, le grunge, et au fond, l’art joué au second degré… Du cynisme ? Une gourmandise blasée ?

Et pourtant.

À bien y voir, la Grulier touch est presque une couleur, ce vert d’eau, qui ourdit chaque fois les toiles, les projets et les totems, un carrousel de pastels qui au final dessine tout un travail.

À y voir encore mieux, ce qui le colore plus profondément, c’est la douceur.

Si l’on prend les portraits féminins, et celui où, diaphane et outrée, une muse tient, comme en laisse, une forme étrange qui fait écho aux traversins échoués derrière elle… Là où toute autre image aurait été grotesque, le trouble, l’émotion et la beauté, naissent de ce que l’on hésite — et c’est chaque fois le cas — sur le degré de lecture. Entre le goût pour le travestissement et la sérénité des formes, entre le sarcastique et cette esthétique pâle et jade, entre le cynique et la céramique, on ne sait que choisir. C’est cet art entre premier et second degré, un degré et demi, disons, qui est celui d’Antoine Grulier. Ou alors : au degré moins un, un degré de lecture qui serait joyeux, pur et lavé de toute amertume : un degré d’adolescence. Car l’adolescence navigue entre le savoir distancié du monde des adultes qu’on réorganise, et l’instinct primaire, primal, celui d’une inconscience ludique des formes et des figures, celui des nouveau-nés à l’art. Mais l’adolescence ne se satisfait pas du monde tel qu’il est : elle veut en changer l’ordre plutôt que ses propres désirs. Et elle apporte à son refus parodique quelque chose qui est encore un idéal, celui de la beauté. D’où un trouble pour cette esthétique fugace, indécidable et mêlée, entre pureté et dérision. D’où une forme d’humour, enlevé de méchanceté, mais non dénué de malice, qui serait, disons plutôt celui de Twin Peaks que de Martin Parr.

 

Dans le travail sur la Polynésie (primé Festival Design Parade Toulon 2016), Antoine Grulier et Thomas Dufour retrouvaient magnifiquement cet art de l’équilibre. Leur pièce méditerranéenne mêlait à la fois le trivial parodique de l’arrière-monde provençal, le kitsch de cigales et de thym, et en même temps, la splendeur azur des enclaves de la côte. C’était là encore le moins un degré de la mer et de la vie, un balancement amusé et terriblement mature entre l’émerveillement céleste et le vernaculaire en patois.

Et si l’on reprend les images et les éclaboussures, ce pandémonium de bikers et de mobiles calderiens, de cactus, de vomissures mauves, de smileys de collégiens et de Laura Palmer extatiques et dénudées, ce qui frappe, c’est, évanouies, renversées, dissimulées et estropiées, une forme de délicatesse, de quête loyale, finalement, envers les sujets et les objets, même une timidité, sous le flamboiement, qui est précieuse et précise, au moment de réinventer les formes. Et qui rend ce travail si attachant, dans son mystère turquoise, joyeux et masqué.

Baptiste Rossi

Le moins un degré

Seen on a superficial manner, this matter seems understood. A mockery which emerges and corrupts, perhaps, to the extent of parody. A candy coloured kitsch which envelopes, transfixes and blurs these portraits… Here, phallic leeks, there a grating scatology, and behind it all, a matrix of references which promotes a mustard tainted nuance, between MTV and South Park… Chill, grunge, and behind it all, art played to the second degree… Cynicism? A jaded greed?

And yet.

Reflecting upon it, this Grulier touch is almost a colour, a sea green, which always hatches these canvases, the projects and totems, a carousel of pastels which, in the end, outlines a great deal.

Looking at it more closely, that which colours it the most, is softness.

If one takes the female portraits, and the one where, translucent and outraged, a muse stands, as if on a leash, a strange shape echoing the bolsters stranded behind her... There where any other image would be grotesque, the fulginous, emotion and beauty are borne out of a hesitation — and this is always the case — on the level of interpretation. Between a taste for dressing up and the tranquillity of forms, between the sarcastic and this pale and jaded aesthetic, between the cynical and the ceramic, one does not know what to choose. It is this art, between a first and a second degree, let’s say a degree and a half, which belongs to Antoine Grulier. Or: a minus one degree, a degree of interpretation which aims to be joyful, pure and expunged of any bitterness: a degree of adolescence. Because adolescence navigates between knowledge removed from the reorganised adult world, and primary, primal instinct, that of a playful unconsciousness of forms and figures, that of innocents towards art. But adolescence is not satisfied with the world as it is: it wants to change its order, rather than its own desires. It adds to its satirical refusal something which is still ideal, that of beauty. Hence a disorder for this aesthetic which is fleeting, undecidable and muddled, between purity and derision. Hence, a form of humour, removed of nastiness, but not devoid of malice which is, let’s say, closer to that of Twin Peaks than Martin Parr.

In their work on Polynesia (award winners at Festival Design Parade Toulon 2016), Antoine Grulier and Thomas Dufour magnificently rediscovered this balanced art. Their Mediterranean work blended at the same time the parodic triviality of the Provençal backcountry, the kitsch of cicada and thyme, and the azure splendour of coastal enclaves. This was once again the minus one degree of the sea and life, a terribly mature and amused swaying between celestial amazement and the vernacular in patois.

And, if we return to these images and these splashes, this pandemonium of bikers and Calderian mobiles, cacti, mauve vomit, schoolkid smileys and Laura Palmer, ecstatic and stripped bare, that which strikes us, faint, reversed, dissimulated and crippled, is a form of finesse, a loyal quest in the end towards the subjects and objects, even a timidity, beneath the blaze, which is precious and precise, when these forms are reinvented. And it is also this which renders it so appealing, in its turquoise, joyful and masked mystery.